Il y a quelque temps je me demandais ce qu’aujourd’hui le théâtre pouvait apporter d’unique.

Il y a quelque temps je suis allé.e à Londres.

J’y ai vu « The Tempest » de Shakespeare, jouée par le Royal Shakespeare Theatre en partenariat avec Intel. J’ai été catastrophé.e. Toutes les questions de mises en scène que pouvait poser le texte était réglées par des projections 3D, parfois très belles (parfois franchement ridicules). Cela pouvait avoir son intérêt, si ce n’était pas systématisé et ne prenait pas toute la place à la scène. Les interprètes étaient réduit.es à la portion congrue : déclamer des dialogues sur un tiers du plateau, surjouant comme s’iels n’avaient pas été dirigé.es. Il manquait quelque chose.

J’ai vu le Tate Modern, un immense centre d’art moderne et contemporain au bord de la Tamise. Sans parler des œuvres, le lieu est réellement immense, sur de nombreux étages, aux plafonds hauts et aux murs blancs et froids. Des plaquettes nous expliquaient le contexte des œuvres, de grands panneaux nous expliquaient comment nous devions apprécier, lire, comprendre, ressentir, questionner ces travaux. Au final, l’ensemble paraissait mort, morne et pompeux. Il manquait quelque chose.

J’ai vu un parc d’attraction, The London Dungeon. Il revenait sur les moments sanglants ou morbides de l’histoire de Londres (Jack l’Éventreur, le grand incendie…). Les salles s’enchaînaient, joliment décorées, avec de nombreux effets mécaniques ou visuels pour illustrer le tout. Des interprètes nous guidaient, nous permettaient de passer de salle en salle. Et, si l’idée n’était pas mauvaise, c’est ce qui m’a frustré.e : aucun interprète n’était réellement investi dans les évènements, iels n’étaient que des guides, pas des acteurs. Il manquait quelque chose.

A côté de ça, j’ai vu Disco Pigs, la pièce dont a été tirée le film. Deux jeunes interprètes, aucun décor, une scène restreinte, un peu de lumière… Et de la vie, de l’énergie, de la joie, de la transpiration… Quelque chose qui respirait. J’ai aussi vu Virgin Xtravaganzah, un spectacle de drag queen dans un bar. Une grande proximité avec l’interprète, beaucoup de spontanéité, de la légèreté, de l’humour…

Ces deux petites choses sans prétentions m’ont parlé plus que toutes les grosses machineries précédentes. Certes, il y a mes goûts pour la proximité, pour une forme de minimalisme, pour l’accent mis sur le jeu des interprètes sans « parasites » des effets spéciaux… Mais je crois qu’il y a autre chose.

Je pense que nombreuxes sont celleux à oublier que l’être humain est un « animal social ». Cela signifie pour moi, que nous avons intrinsèquement besoin de nos semblables. Qu’on les apprécie ou non, toute notre vie tourne autour des liens (positifs ou négatifs) que nous établissons avec les autres membres de notre espèce. Fondamentalement, ce qui nous touche, nous traverse, nous remue, nous fait vivre, c’est l’humanité.

« The Tempest », le Tate Modern et The London Dungeon oublient ce fait fondamental. Quelles que soient les prouesses esthétiques, pédagogiques ou techniques mises en place, je ne crois pas que quoi que ce soit puisse solliciter notre empathie plus que la présence humaine. C’est pourquoi les interprètes auraient dû être au cœur de The Tempest, que le Tate Modern devrait réfléchir à faire passer son message à l’aide d’individus plutôt que de panneaux et que The London Dungeon devrait nous faire rencontrer des personnages qui sont au cœur des évènements décrits.

Parce que c’est ainsi que nous serons touché.es. Parce que tout ce qui se passe d’important dans notre vie est une histoire de relations. Parce que nous sommes l’humanité.

Peut-être que l’époque l’oublie trop souvent. Les blockbusters où les histoires, les relations, les personnages et surtout le jeu s’effacent devant le génie technique. Les structures sociales et leurs employé.es, formé.es à la distance, à se protéger de toute relation émotionnelle, à n’être que les symboles de la raison. Les réseaux sociaux où nos semblables deviennent des guides qui déroulent un fil d’actualité.

A l’opposée, le théâtre est peut-être la discipline (l’art ? le domaine ?…) où l’humanité, plus que n’importe où ailleurs, est la matière première. L’interprète recèle tout ce dont a besoin un.e créateurice, tout ce qui peut toucher un public. Il s’agit de ne pas l’oublier et de le mettre au centre de ce travail. Dans une époque qui oublierait la place essentielle et nécessaire de nos semblables, le théâtre ressemble au parfait contre-pied, à un rappel ou une solution.

La plus grande partie d’un message est non verbale.

C’est peut-être ce que le théâtre peut apporter, aujourd’hui, au monde.

C’est ce que nous essayons de faire.